Anna Buzzini
Une mise en scène critique de l’espace
Je n’écrirai pas de poèmes d’acquiescement.
R.Char
Chaque petit tableau de ces séries thématiques est une sorte de microcosme composé par une association / oppositions entre des éléments figuratifs prélevés d’un espace urbain ou naturel (sapins, méduses, édifices architecturaux) dont les contours, les masses et la structure sont dessinés, peints ou gravés en noir sur des taches abstraites colorées de l’aquarelle.
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Les gestes requis par ces deux techniques s’opposent. La précision, la technique rigoureuse, la géométrie stricte d’un côté, la fluidité, l’aléatoire et la spontanéité de l’autre.
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Par l’articulation des matières et des formes la composition se complexifie. Les lavis colorés sont strictement cadrés par des lignes droites ; courbes et sinuosité des contours se révèlent plus rares. Ce contrôle par le cadrage vient contrarier l’incertain du rendu de l’aquarelle.
Le vide, le support de papier blanc, toujours important dans chaque composition, joue dans différents registres. Comme dans la tradition de la peinture classique chinoise, c’est l’élément structurant de base qui permet la « manifestation de la plénitude du plein ». Il impulse une dynamique faite de lumière, de rythme, de respiration pour ces petits tableaux délibérément minimalistes.
Sa fonction est aussi symbolique : c’est l’espace vers lequel tendent les figures vivantes lorsqu’elles sortent des cadres colorés. C’est là que - comme des apparitions, des fantômes - sont dessinées à la mine graphite, à l’encre ou au feutre acrylique les graciles silhouettes de nouveaux sapins, ou celles d’anciens édifices. Passé, futur entrent en jeu. Nous ne sommes pas dans le présent immuable mais dans un monde dans lequel il est toujours possible se projeter, imaginer, recomposer un monde plus accueillant, où la vie se déploierait à nouveau.
La géométrie joue de la perspective ou au contraire de l’aplatissement. Sa prégnance a à voir avec la maîtrise technique propre à l’architecte. Visuellement elle convoque les réminiscences de la photographie des années 20/30 du Bauhaus ou la peinture de cette période. On songe à Feininger. Cependant cet accent sur la structure des éléments et de la composition d’espace, en jouant sur les rapports d’opposition des matières et des formes (le fluide-le dense, ombre-lumière le droit -le sinueux, l’aplatissement-la ligne de fuite), elle en manifeste la réalité problématique : l’appauvrissement sériels de l’architecture fonctionnaliste, la perte de diversité du vivant, l’intensivité des modes de culture. La technique picturale se fait dénonciatrice du monde de la technique. Il s’agirait de décaler, perturber la perception du réel par le spectateur pour l’inviter à désirer rien d’autre qu’une … révolution !
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Devant ce travail formel qui marie maîtrise technique et goût pour l’aléatoire et à la facture minimaliste, on donnera raison à l’écrivain Robert Walser : « l’infime c’est déjà beaucoup » !
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C.B.